Pourquoi ce blog ?

Nos intellectuels les plus médiatiques offrent à lire ou à entendre, régulièrement et à l’unisson, le même refrain d’une France qui « tombe ». Pythies des temps modernes, ils nous alertent sur les menaces qui pèsent sur nous ; menace identitaire à l’ombre de l’immigration et plus particulièrement d’une supposée islamisation de notre société [1] et menace économique si nous n’allons pas plus loin et plus vite encore pour adapter notre système aux impératifs du néolibéralisme. Dans les journaux, dans les pseudos émissions de débats télévisés, dans les créneaux politiques des stations de radio, ils répètent inlassablement à nos gouvernants qu’ils doivent réformer en profondeur en même temps qu’ils professent des injonctions aux Français de les accepter sans rechigner. Dans les années 1980, nos intellectuels médiatiques (parfois les mêmes !) défendaient l’entrée du pays en guerre et exhortaient l’opinion à en accepter le tribut en vies humaines, auxquels eux-mêmes et leurs proches échappaient, bien à l’abri derrière leur statut de « penseur » ou d’« objecteur de conscience » [2]. Aujourd’hui, toujours à l’abri de devoir eux-mêmes consentir au renoncement de leurs privilèges, ils professent que nous devons sacrifier nos acquis sociaux (un contrat qui offre un minimum de sécurité, un salaire juste, une retraite décente, etc.) au nom des impératifs économiques auxquels on ne peut échapper.

Le reste est fantasme. Les menaces liées à la dé-régularisation à outrance au niveau mondial, des excès de la finance (dont on a pourtant subi les conséquences il y a encore peu) et de la déconnexion de plus en plus fragrante entre les règles du néo-libéralisme et leur impact positif sur l’économie réelle (et l’ensemble de la société) ne donnent que très rarement lieu à débat [3] (voir à ce sujet « Les nouveaux chiens de garde » de…). Et pour cause :l’antienne thatchérienne « There is no alternative » est tellement intériorisée par nos supposés élites que tenter ne serait-ce qu’une petite remise en question du cadre ultra-libéral est présenté comme une volonté de saper nos démocraties. La même malhonnêteté intellectuelle les pousse à brandi une autre menace : celle des partis extrémistes et notamment (de l’extrême-gauche qui est, au mieux, assimilée à l’extrême-droite ; au pire, plus dangereuse encore. La complaisance qu’ils affichent régulièrement à l’égard de l’extrême-droite ne laissent pas de surprendre, si on ne comprend pas que leur mécanique intellectuelle est programmée pour faire pencher du côté de la gauche les risques de totalitarisme. Si la montée du populisme est indéniable, si nos acteurs politiques et le chœur d’« intellectuels »engagés sont si mal considérés, ce n’est pas parce qu’ils suivent et défendent une politique qui exacerbe les inégalités mais parce que les français souffrent d’une immigration trop massive. Grand classique : la construction d’un problème identitaire lié à la « cohabitation » avec des étrangers pour ne pas penser le problème identitaire lié à la volonté d’imposer des normes néolibérales (dans ses aspects économiques mais aussi sociaux, en ce qu’elles valorisent la compétition, l’individualisme, l’esprit de sacrifice pour le travail, etc).

 Depuis quelques années, ce contexte de débats en France n’a jamais cessé de m’inquiéter. Pourtant, il existe des voix discordantes portées par des intellectuels moins médiatisés que nos « éditocrates » omniprésents [4]. Leurs discours ne sont pas des élucubrations d’utopistes, comme on les présente souvent ; ils s’appuient sur des arguments solides, qui ne manipulent pas les faits et les chiffres mais les analyse avec plus de distance idéologique et d’indépendance d’esprit (entendre : sans le prisme imposé du cadre néolibéral). Puisqu’ils sont si peu invités à exprimer leurs positions, et encore moins à les confronter à celles défendues par nos intellectuels« multi-cartes » (dont le parcours et les diplômes ne justifient pas toujours d’ailleurs leur légitimité à s’affirmer « spécialistes » des sujets qu’ils évoquent), il faut un plus grand effort pour avoir le plaisir de les entendre ou de les lire exprimer une critique indispensable au débat démocratique et que beaucoup d’entre nous (une majorité ?) partageons, de manière diffuse, hétérogène et plus ou moins intuitivement – ce que la plupart de nos « élites », indiscutablement trompés par ce qu’ils croient connaître des Français, ne veulent pas voir ou entendre. Ce blog est donc consacré à leur donner, modestement, un peu plus de visibilité, en présentant des livres, des articles, des prises de parole, résolument tournés vers une critique constructive et éclairante, dans les domaines politique, social et économique (mais les trois ne sont-ils pas indissociables ?), construite à la marge de la critique « mainstream », soi-disant« politiquement incorrect » et qui, dans le fond, ne fait que se couler dans le « économiquement admis ». 

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[1] Entre autres, Shlomo SAND, La fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq, La Découverte, 2016.

[2] Guy HOCQUENGHEIM, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Agone, 2014 [1986, 2003]

[3] Cf. par exemple le documentaire « Les nouveaux chiens de garde » de GillesBalbastre et Yannick Kergoat (JEM productions, 2012).

[4] Allusion aux Editocrates d’Olivier CYRAN,Sébastien FONTENELLE, Mathias REYMOND et Mona CHOLLET parus aux éditions LaDécouverte en 2009 (tome 1) et 2018 (Tome 2, sans Mathias REYMOND et avec Laurence DE COCK).