Je me souviens d’une mise en scène formidable de La noce des petits bourgeois, suivie de Grand’peur du IIIème Reich, de Brecht, dans une adaptation qui nous montrait ce qu’étaient devenus les personnages de La noce plus tard quand le fascisme était arrivé au pouvoir. C’était à la fin des années 1990 et le metteur en scène était Didier Bezace.
Le souvenir de ce spectacle m’étant revenu (on se demande pourquoi…), j’ai relu les deux pièces et j’ai été troublé par la finesse de cette Grand’Peur : Brecht y présente, non pas les atrocités du régime nazi mais comment, insidieusement, au quotidien, dans les institutions, dans les sphères privées, dans la « rue », les idées fascistes se sont en quelque sorte « banalisées », ont été intériorisée, pas seulement par l’effet des lois, de la répression et de la propagande, mais aussi par la pression de « pairs » qui adhéraient à ces idées et se réjouissaient de pouvoir enfin les assumer et les imposer.

Pierre Vesperini, qui a établi la version du texte que j’ai lu (aux éditions de l’Arche) a raison de rappeler : Comme le dit Brecht lui-même, ces scènes se veulent également un avertissement pour les temps qui suivront le nazisme […] Partout où un système de servitude fondé sur la peur et la séduction opprime et endort les consciences, pas seulement à l’échelle des États et des sociétés, mais aussi à l’échelle d’une institution, d’une entreprise, d’une administration, d’une famille, partout où il faut s’armer de courage pour défendre sa liberté, sa dignité et celle des autres, ce texte peut valoir de vade-mecum.
Malheureusement, il semblerait que beaucoup de nos politiques, hommes et femmes, s’accordent à préférer à la gauche le rassemblement national, au point de tout faire pour discréditer toute formation politique qui ne rentrait pas dans l’espace dit « social-démocrate » ou de l’ « extrême-centre », sans ignorer que cela profite à l’extrême-droite.
Pourquoi ? Parce qu’ils ont tellement intégré dans leur logiciel que le monde ne peut être autrement que le monde néolibéral théorisé (entre autres), par Hayek et Friedman, qu’ils ne peuvent accepter qu’il soit arrivé à sa fin : les inégalités sociales ; sa violence symbolique et écologique l’ont rendu obsolète ; les citoyen.nes n’en veulent plus…
Ils sont bien en résistance… mais avec cette idée « le fascisme plutôt que la fin du néolibéralisme » (tout était en si bonne voie, enfin : la privatisation de la santé et de l’éducation, la destruction du code du travail, la retraite par capitalisation…). Pourtant, tout ce qu’ils arriveront à faire, c’est de tuer leur propre parti : François Hollande l’a déjà fait avec le PS en assumant de positionner sa présidence comme social-démocrate (qui n’a eu d’effet que d’ouvrir une voie royale à Emmanuel Macron) ; c’est ce qu’est en train de faire Les Républicains, ou les candidats du soi-disant « centre », en accumulant les propositions les plus droitières en croyant naïvement que les électeurs du RN se détourneront de l’original pour une pâle copie (qui plus est pour des candidats qui ont déjà été au pouvoir !).
L’argument du front contre le RN ne tiendra plus. Tout cela est stupide et désolant. Mais un logiciel est formaté pour fonctionner sans sortir de ce pour quoi il a été programmé. En s’obstinant presque désespérément dans leur orthodoxie ultra-libérale, ces acteurs politiques seront responsables de l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite comme les démocrates aux États-Unis face à Trump*. La différence avec l’intelligence artificielle (et superficielle), c’est qu’ils devront rendre des comptes à un moment de l’Histoire.
* On pourra lire à ce sujet, l’excellent ouvrage de Georges Monbiot et Peter Hutchison, La doctrine invisible. L’histoire secrète du néolibéralisme, aux éditions du Faubourg.












