Des deux salutaires opuscules dont je veux vous parler dans ce billet, l’un se termine ainsi : « On ne demande pas la permission d’imaginer un monde sans extrême-droite, on le construit ». C’est dans Résister de Salomé Saqué (aux éditions Payot). Le deuxième livre est aussi publié aux éditions Payot, dans le même format et il est de Olivier Legrain (avec Vincent Edin), Sauver l’information de l’emprise des milliardaires.


Les deux ouvrages présentent, de façon argumentée et documentée, la bataille culturelle engagée par des milliardaires pour légitimer le néolibéralisme comme seul modèle possible (et le plus efficace pour leurs propres intérêts) et/ou les idées du rassemblement national. Ils portent le postulat que les médias ont contribué à forger une opinion favorable aux idées d’extrême-droite (ou du moins, à les rendre acceptables). Ce serait peut-être trop sous-estimer la force des convictions et des valeurs personnelles, construites au gré de l’expérience sociale, que d’attribuer aux médias le pouvoir de les transformer à un tel niveau. En revanche, Salomé Saqué démontre efficacement à quel point des militants d’extrême-droite sont dorénavant décomplexés. Y a-t-il un lien de cause à effet ? Au moins en partie, très certainement.
Il est indéniable que le « paysage audiovisuel « et la presse en France ont été « bousculés » par l’arrivée de médias « mainstream » dont la ligne éditoriale défend clairement celle de l’extrême-droite. Les milliardaires qui acceptent de perdre de l’argent en rachetant des titres de presse qui ne sont et ne seront jamais rentables ne visent pas à défendre le pluralisme et la liberté d’expression, comme le rappelle non sans un certain humour Olivier Legrain et Vincent Edin. Ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est peut-être qu’ils assument désormais plus publiquement leurs objectifs idéologiques (ce dont personne n’était complètement dupe !).
Mais il ne faut pas oublier que les hommes et femmes politiques sont aussi au moins autant (voire plus) responsables de la banalisation de l’extrême-droite en tant que parti, responsables du fait que leurs idées sont dorénavant audibles et acceptables (à cet égard, Olivier Legrain s’appuie sur la théorie de la « fenêtre d’Overton ») et responsables d’avoir quasi rendu impossible toute remise en question du néolibéralisme dans le débat public et donné aux questions de sécurité, d’immigration et d’identité une place telle qu’elles sembleraient la cause de tous les maux, de toutes les frustrations et de toutes les situations de déclassement.
Cela a commencé dans les années 1980 avec le tournant libéral de la gauche. Plus tard, encore, nous pourrons dire des « années Macron » qu’elles ont été le « triomphe » du néolibéralisme, comme René Rémond disait du XIXème siècle qu’il était le « triomphe de la bourgeoisie ». Le président actuel, en mettant au même niveau LFI et RN (ce qui est, quoi qu’on pense de LFI, de l’organisation et de la stratégie du parti, une imposture intellectuelle), reconnaît que le plus grand danger pour la démocratie n’est pas le rejet de l’autre (celui qui n’est pas assez bon « français » et/ou assez bon « sujet » économiquement viable) mais la critique des dérives et des risques de l’économie de marché.
« La joie n’est pas une faiblesse, c’est un acte de résistance. Rire de leurs idées rances, c’est déjà les désarmer », écrit encore Salomé Saqué dans les dernières lignes de son ouvrage. J’aurais voulu vous apporter ici de la joie et vous faire rire mais je ne peux que me contenter de vous conseiller d’acheter ces deux ouvrages : à 5 euros l’exemplaire, on aurait tort de se priver d’une parole qui réconforte juste parce qu’elle détonne par rapport à un certain bruit du monde d’aujourd’hui, souvent inepte, parfois abjecte, rarement apaisante.












