Comment construire un monde sans extrême-droite face aux extrémistes néolibéraux ?

Des deux salutaires opuscules dont je veux vous parler dans ce billet, l’un se termine ainsi : « On ne demande pas la permission d’imaginer un monde sans extrême-droite, on le construit ». C’est dans Résister de Salomé Saqué (aux éditions Payot). Le deuxième livre est aussi publié aux éditions Payot, dans le même format et il est de Olivier Legrain (avec Vincent Edin), Sauver l’information de l’emprise des milliardaires.

Les deux ouvrages présentent, de façon argumentée et documentée, la bataille culturelle engagée par des milliardaires pour légitimer le néolibéralisme comme seul modèle possible (et le plus efficace pour leurs propres intérêts) et/ou les idées du rassemblement national. Ils portent le postulat que les médias ont contribué à forger une opinion favorable aux idées d’extrême-droite (ou du moins, à les rendre acceptables). Ce serait peut-être trop sous-estimer la force des convictions et des valeurs personnelles, construites au gré de l’expérience sociale, que d’attribuer aux médias le pouvoir de les transformer à un tel niveau. En revanche, Salomé Saqué démontre efficacement à quel point des militants d’extrême-droite sont dorénavant décomplexés. Y a-t-il un lien de cause à effet ? Au moins en partie, très certainement.

Il est indéniable que le « paysage audiovisuel « et la presse en France ont été « bousculés » par l’arrivée de médias « mainstream » dont la ligne éditoriale défend clairement celle de l’extrême-droite. Les milliardaires qui acceptent de perdre de l’argent en rachetant des titres de presse qui ne sont et ne seront jamais rentables ne visent pas à défendre le pluralisme et la liberté d’expression, comme le rappelle non sans un certain humour Olivier Legrain et Vincent Edin. Ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est peut-être qu’ils assument désormais plus publiquement leurs objectifs idéologiques (ce dont personne n’était complètement dupe !).

Mais il ne faut pas oublier que les hommes et femmes politiques sont aussi au moins autant (voire plus) responsables de la banalisation de l’extrême-droite en tant que parti, responsables du fait que leurs idées sont dorénavant audibles et acceptables (à cet égard, Olivier Legrain s’appuie sur la théorie de la « fenêtre d’Overton ») et responsables d’avoir quasi rendu impossible toute remise en question du néolibéralisme dans le débat public et donné aux questions de sécurité, d’immigration et d’identité une place telle qu’elles sembleraient la cause de tous les maux, de toutes les frustrations et de toutes les situations de déclassement.

Cela a commencé dans les années 1980 avec le tournant libéral de la gauche. Plus tard, encore, nous pourrons dire des « années Macron » qu’elles ont été le « triomphe » du néolibéralisme, comme René Rémond disait du XIXème siècle qu’il était le « triomphe de la bourgeoisie ». Le président actuel, en mettant au même niveau LFI et RN (ce qui est, quoi qu’on pense de LFI, de l’organisation et de la stratégie du parti, une imposture intellectuelle), reconnaît que le plus grand danger pour la démocratie n’est pas le rejet de l’autre (celui qui n’est pas assez bon « français » et/ou assez bon « sujet » économiquement viable) mais la critique des dérives et des risques de l’économie de marché.

« La joie n’est pas une faiblesse, c’est un acte de résistance. Rire de leurs idées rances, c’est déjà les désarmer », écrit encore Salomé Saqué dans les dernières lignes de son ouvrage. J’aurais voulu vous apporter ici de la joie et vous faire rire mais je ne peux que me contenter de vous conseiller d’acheter ces deux ouvrages : à 5 euros l’exemplaire, on aurait tort de se priver d’une parole qui réconforte juste parce qu’elle détonne par rapport à un certain bruit du monde d’aujourd’hui, souvent inepte, parfois abjecte, rarement apaisante.

Instabilité politique en France : qui a vraiment le pouvoir ?

L’instabilité gouvernementale et parlementaire depuis près de deux ans démontre que la classe politique française a fini par se perdre à force de vouloir faire entrer le pays à marche forcée dans le paradigme néolibéral. Car n’est-ce pas l’obstination d’Emmanuel Macron à protéger sa politique fiscale et économique qui a plongé les acteurs politiques dans une des plus graves crises de légitimité qu’ait connu la Vème République.

La défiance des citoyens vis-à-vis de la capacité d’action des élu.es face aux puissances d’argent et à la logique non régulée des échanges financiarisés était déjà forte depuis les années 1980, Emmanuel Macron, notre Margaret Thatcher national, l’a portée à son climax.

A cet égard, deux articles récents publiés par le journal en ligne Regards.Fr ont le mérite de proposer une analyse juste et pertinente sur le poids des marchés, des agences de notations et des ultra-riches sur la conduite des affaires et leur dédain pour les enjeux démocratiques. Un constat qui devrait être au coeur des débats et qui n’est pourtant que peu abordé dans les espaces de discussion citoyens les plus visibles.

Je ne peux donc que vous inviter à lire l’article de Pierre Jequier-Zale, publié le 5 septembre : « Comment la Macronie joue avec les marchés pour s’imposer » (c’est ici) et celui de Pablo Pillaud-Vivien publié le 16 septembre (c’est ici)

En attendant qu’une véritable « mobilisation sociale et intellectuelle » permette enfin que le plus large ensemble possible de citoyen.nes prenne acte des destructions opérées par le néolibéralisme, notamment de notre droit à choisir librement celles et ceux que nous souhaitons pour diriger le pays. A l’heure où Emmanuel Macron persiste à nommer à Matignon des Premiers ministres sans tenir compte du résultat des urnes, ces articles sont plus que salutaires pour notre prise de conscience des réels enjeux démocratiques que cela soulève. Une façon aussi de ne pas laisser la droite et l’extrême-droite réduire le débat aux seules questions sécuritaires et identitaires : les boucs-émissaires ont toujours servi à détourner de l’attention publique les intérêts que poursuivent des acteurs privés au détriment de la société.

Pour démystifier ces pauvres réactionnaires qui ne pouvaient plus rien dire…

Pour celles et ceux qui entendent avec agacement depuis des années des pseudos-intellectuel.les-journalistes-expert.es-philosophes marteler que la pensée et la liberté d’expression sont bridées par le « politiquement correct », je ne peux que conseiller le petit ouvrage de Thomas Hochmann, professeur de droit public, aux éditions Anamosa : On ne peut plus rien dire… Liberté d’expression : le grand détournement.  

Pour celles et ceux qui avaient envie de hurler leur rage de les voir monopoliser le débat public avec des anathèmes lancés contre des catégories de la population les plus vulnérables (les travailleurs précaires, les chômeurs, les immigrés, etc.), la lecture de Thomas Hochmann les soulagera un peu de leur peine. L’auteur y démontre d’une part que la liberté d’expression est si préservée que celles et ceux-là même qui dénonçaient la menace de la voir se réduire de plus en plus ont trouvé de grands et nombreux relais pour l’exprimer et d’autre part que le « politiquement correct » qu’il déplore, ce sont en fait les limites prévues dans la loi par une démocratie soucieuse, entre autres, d’exclure du débat public l’incitation à la haine.

A l’heure où certains milliardaires ne cachent plus leurs ambitions de devenir propriétaires de médias pour les mettre au service de l’extrême-droite, la petite mise au point de Thomas Hochmann dans « On ne plus rien dire… » est une respiration. Et pour 5 euros seulement.

E. Macron est-il vraiment en échec ?

Après la dissolution de l’Assemblée Nationale et l’échec du parti présidentiel lors des législatives anticipées de 2024, une question pouvait se poser entre amis, entre collègues ou entre membres de la famille : comment l’orgueilleux président jupitérien a-t-il vécu ce revers ? Mais en fait, E. Macron n’a absolument pas échoué. Même à considérer qu’il se présentait comme le seul rempart possible contre l’extrême-droite, sa priorité était avant tout de réussir là où les anciens présidents de la Vème République ont échoué, en levant le plus possible de barrières pour faire avancer la « cause » néolibérale en France. A cet égard, on pourra lire d’ailleurs l’éclairant article de Michel C. Berhent publié le 29 juin 2022 sur le site « La vie des idées » : « Pourquoi la France n’est pas (tout à fait) néolibérale » (c’est ici) . Depuis, et c’est là son principal succès, E. Macron a fait fi de l’opinion et des dernières pudeurs françaises en assumant, parfois même grossièrement, une politique néolibérale qui n’est pas sans rappeler celle que M. Thatcher a imposée au Royaume-Uni.

Le sociologue Marc Joly, dans l’émission « A l’air libre » de Mediapart du 13 décembre 2024, a très bien résumé le projet du président : Le problème, c’est qu’il n’y a pas de solution face à quelqu’un comme ça. Il y a deux choses que je voudrais rappeler très rapidement. D’abord, pour quoi il est à l’Elysée, Macron, depuis 2017 ? Il est à l’Elysée parce qu’il a été porté par les grands intérêts économiques, financiers, bancaires, pour sortir [la gauche] du jeu démocratique. La vraie gauche sociale-écologique, féministe, hostile au néolibéralisme et au capitalisme financiarisé. C’est sa fonction objective. Sa fonction objective est d’empêcher la gauche de gouverner. Et là, ça a été d’empêcher le NFP [Nouveau front populaire] de gouverner [après les législatives de 2024]. Et le NFP d’avoir une sorte de possibilité de manœuvrer au sein de l’Assemblée Nationale. Parce que là, on est en train de se dire « mais pourquoi il ne nomme pas quelqu’un du NFP [comme Premier ministre] ? ». Il ne nomme pas quelqu’un du NFP parce qu’il se dit qu’il risque de perdre la main. Parce qu’un gouvernement NFP habile peut jouer sur les contradictions, par exemple du RN, pour retirer la réforme des retraites. [Parce qu’un gouvernement NFP] peut essayer de séduire le centre mou, le centre gauche qui, quand même, se rend compte que la politique de l’offre atteint ses limites et qu’il faudrait revenir dessus. Donc vous voyez, ça ouvrirait un champ de manœuvre et il ne veut absolument pas que ça ouvre ».

Il ne fait aucun doute que le mépris des résultats du vote de ces élections anticipées aura marqué un tournant, en accentuant la défiance des citoyens vis-à-vis des pouvoirs publics et la crise démocratique; en affaiblissant encore plus la légitimité du néolibéralisme dont ne veulent pas les Français.e.s. De fait, E. Macron n’a pas su combattre la montée du RN mais il a au contraire décuplé sa force. Mais était-ce réellement son combat ? L’analyse brillante de Marc Joly nous fait comprendre que non, évidemment. D’ailleurs, le RN ne gêne pas les néolibéraux : l’idéologie du MEDEF, par exemple, est plus compatible avec l’extrême-droite qu’avec le programme du NFP; ils s’en sont à peine cachés !

Dans le numéro de Siné Mensuel de février 2025, Anne Crignon rend un bref hommage au psychiatre Paul-Claude Récamier, qui a théorisé le concept de « perversion narcissique ». Elle le cite : « C’est le succès qui enivre le narcissique pervers; c’est la réussite qui lui donne des ailes et lui ôte toute retenue. Commence alors un formidable processus d’accélération. Le moi se met à flamber » […] La folie narcissique atteint son comble; deux mots suffiront à le définir : une mégalomanie maligne. Rien ne semble arrêter le triomphe narcissique, l’élévation domine tout : le sujet se sent irrésistible, il vit dans l triomphe et le défi. Il défierait le monde entier ».

E. Macron n’a plus de majorité, son parti est moribond, sa popularité est en berne. Mais que l’on ne s’y trompe pas : il a réussi son défi malgré tout.

PS : l’article d’Anne Crignon m’a permis de citer une dernière fois Siné Mensuel qui, hélas, arrêtera de paraître après son numéro de mars 2025…

Les outrances du libéralisme au travail : la souffrance infligée aux salariés et les questions que soulève le néo-management

Un des faits qui pousse à croire que le paradigme néo-libéral s’est bien imposé à notre système économique est le problème bien réel du « burn out ». Il ne s’agit pas seulement d’une « explosition » des cas liée à une faculté récente d’établir un diagnostic d’épuisement professionnel mais un risque inhérent à l’évolution des méthodes managériales (on parle de «  néo-management », plus très « néo » d’ailleurs[1]), adoptées pour rationnaliser au maximum les coûts et les moyens humains (faire toujours plus avec toujours moins), méthodes à côtés desquelles le taylorisme semble presque plus humain (cf. Travailler sans les autres de Danièle Linhart).

Pour entrer dans le sujet, on pourra commencer par un titre de la formidable collection des éditions Lombard « La petite bédéthèque des Savoirs » consacré au « burn-out » (texte de Danièle Linhart et dessins de Zoé Thouron, publié en 2019), par le documentaire « Dominium Mundi. L’empire du Management » de Caillat, Legendre et Bardet (2007), sur un texte de Pierre Legendre ou la série documentaire de Jean-Robert Viallet (2009) « La mise à mort du travail ».

De quoi vouloir se plonger dans des ouvrages plus poussés sur la question (ils ne manquent pas et les auteurs « sérieux » qui maîtrisent le sujet non plus !), en attendant qu’elle soit enfin considérée comme un problème public…

Mais aussi peut-être vous donneront-ils envie de rire avec David Snug, qui a sorti en 2020 une BD qui dénonce les absurdités du monde du travail et le droit de ne pas y adhérer : « Dépôt de bilan de compétences ». C’est aux éditions « Nada », avec une postface très sérieuse, bien écrite et passionnante d’un sociologue, Julien Bordier sur « la critique du travail. Mode d’emploi », avec des références à un autre genre de « classiques » comme Le Droit à la paresse de Paul Lafargue (1880) et « L’an 01 » de Gébé (1971)[2].

Après tout, le « néo-management » et ses conséquences sur notre santé mentale, pourrait avoir comme seul effet positif de discuter le travail en tant que principe moral (dans notre conscience) et valeur centrale (dans la société) censés nous construire comme individus…


[1] En 2005, Vincent de Gaulejac publiait déjà l’excellent La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social et, plus éloigné de nous encore (1999), Luc Boltanski et Eve Chiapello annonçaient en quelque sorte « la couleur » : dans Le Nouvel esprit du capitalisme. Entre autres (regardez par exemple l’œuvre de Christophe Dejours). Mais il semble cependant que le « phénomène » n’échappe plus à personne depuis plusieurs années : soit parce qu’ils en ont fait l’expérience eux-mêmes ou n’en ont pas été loin ; soit qu’ils l’ont éprouvé en étant « témoins », voire « victimes collatérales » (quand il s’agit de très proches qui sont touchés).

[2] « L’Association » a proposé une nouvelle édition sympa en 2014, avec en bonus le DVD du film adapté de la BD, réalisé par Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch (excusez du peu – et je ne vous parle pas du casting !) en 1972.

Pour se rappeler que la discrimination est avant tout une question sociale…

… je ne peux que suggérer un ouvrage que je viens de découvrir et de dévorer, pas très récent (2012, pour l’édition de poche Gallimard / Folio), mais toujours (hélas !) d’actualité, voire même prophétique. Il s’agit de Chronique de la discrimination ordinaire de Vincent Edin et Saïd Hammouche.

La première partie de l’ouvrage présente des « cas concrets » de discriminations ; forts utiles pour prendre conscience des formes qu’elle peut prendre et de la violence qu’elle représente, à plus forte raison pour les lecteurs et lectrices qui n’ont pas à s’inquiéter d’en être victimes.

La deuxième partie revient, de façon plus théorique sur des éléments de définition et de classification du processus discriminatoire et des représentations erronées sur lesquelles il s’appuie.  

La troisième partie, enfin, démontre avec force et pédagogie le lien entre discrimination et affaiblissement de la démocratie. Le chapitre IV, « Dépasser l’égalitarisme républicain pour refaire des égaux », est des plus éclairants. Il rappelle utilement, entre autres, que le sentiment de ne pas être traité comme un citoyen égal aux autres ne peut que favoriser le communautarisme ; que le problème de la discrimination n’est pas qu’une question « morale », mais également (et surtout) une question sociale, i.e qui interroge la faillite du modèle économique dominant à favoriser l’intégration de tous dans le modèle républicain : « […] La France a un problème avec son rapport à l’innovation. Notre fonctionnement très élitiste explique la difficulté d’expérimenter […] : nous reproduisons les mêmes élites avec les mêmes types de diplômes sans chercher à valoriser les démarches différentes. Ces élites comprennent la question de leur point de vue. Dès lors, rien d’étonnant à ce que nous ne soutenions pas des solutions économiques différentes » (p. 162-163).

En ce qui concerne la discrimination raciale, qui fait ici l’objet d’une attention plus particulière, l’analyse des auteurs souligne la conséquence mortifère d’une discrimination au quotidien : ceux qui la subissent ne croient plus à l’égalité des chances et à la République qui la promeut. Le lecteur ou la lectrice réalisera alors qu’en dissociant la question économique (inapte à favoriser une réelle égalité des chances) de celle de l’intégration, le champ est circonscrit à des débats sur des enjeux de civilisation, qui ont permis à l’extrême-droite de largement s’imposer dans le débat public et… dans les institutions politiques. C’était écrit au début des années 2010. Prophétique, je vous disais…

Les jeunes et la politique : une enquête qui devrait donner à réfléchir aux élus…

C’est dans un article de Ludovic Clerima paru dans le Siné mensuel n°112 de novembre 2021 que j’ai pris connaissance d’une enquête réalisée par la Fondation Jean-Jaurès et Ipsos sur les « fractures françaises » : (rapport disponible ici).

Les résultats sont lumineux : si les jeunes se détournent des partis et des élections, ce n’est pas par paresse intellectuelle, désintérêt au profit d’autres activités abêtissantes ou par manque de culture, mais parce qu’ils ont compris que les élus gouvernent dans un système qui limite leur marge d’action dans des domaines qu’ils considèrent eux, essentiels : l’environnement, la lutte contre les inégalités, la régulation économique.

D’ailleurs, politisés, ils le sont mais ils s’investissent pour des causes auxquelles ils tiennent en dehors du champ du politique ; en s’engageant au sein d’associations, plutôt au niveau local.

Et ils n’ont pas tort : le néolibéralisme qui domine les échanges mondiaux rend marginale et presque caduque toute tentative politique de contraindre le marché de s’adapter aux enjeux sociaux actuels, comme la lutte contre le réchauffement climatique ou l’accès aux biens et services pour tous – y compris les services publics, soumis à une rationalisation des dépenses imposée par le fonctionnement du système financier mondial.

Alors pendant que les élus traitent de ces questions en évacuant la dimension économique et en faisant peser davantage sur les citoyens la responsabilité des solutions aux problèmes posés et reconnus, la crise de confiance et de représentation s’accentue et profite clairement à renforcer les partis d’extrême-droite.

Car s’il y a des domaines qui relèvent du régalien et ne peuvent être « délégués » aux marchés, ce sont ceux de la sécurité et des migrations. Qui prennent alors toute la place dans les débats – la campagne pour la présidentielle 2022 est très révélatrice à cet égard. Et ça tombe bien : toujours selon l’enquête de la Fondation Jean Jaurès et d’Ipsos, ces thématiques sont au cœur des préoccupations des électrices et électeurs plus âgés qui, eux, continuent d’aller voter…

Il est plus simple de s’adresser à ces derniers plutôt que de redonner confiance et enthousiasme aux plus jeunes, qui ne partagent pas les convictions de leurs pairs qui se mobilisent autour des figures de la droite extrême. Surtout quand les acteurs politiques en quête de mandat n’ont aucune envie de changer les règles du jeu économique actuel… Pourtant, tout le monde y a à perdre, à part Emmanuel Macron : il n’y a qu’à voir la situation de LR et de sa candidate pour comprendre qu’à draguer les électeurs sensibles uniquement aux questions de sécurité et d’immigration dans une perspective nationaliste, on perd l’enthousiasme de ses sympathisants sans pour autant en susciter chez les citoyens sensibles aux thèses de l’extrême-droite…

Néolibéralisme et COVID 19 : faire le point avec F. Ruffin et B. Stiegler

En cette période de sempiternelle incertitude sur l’évolution sanitaire et de débats sur le « passe sanitaire », deux ouvrages peuvent intéresser ceux qui aimeraient faire un point, avec un peu de recul, sur la gestion de la crise en 2020. On trouvera dans Leur Folie, nos vies. La Bataille de l’après de François Ruffin (Éditions Liens qui libèrent), une analyse claire et concise des différentes décisions qui ont marqué l’action publique et politique liée à la COVID 19 en France, agrémentée d’entretiens et de témoignages, et d’une réflexion argumentée sur les conséquences des règles du néolibéralisme (et du fait que, pendant cette période, la priorité n’a pas toujours été donnée à la protection des citoyens). La lecture de l’ouvrage est également une très bonne occasion d’avoir un panorama des discours politiques qui ont ponctué chacune des séquences de la gestion de l’épidémie et de juger par soi-même des incohérences, des contradictions et des reniements qui ont marqué le positionnement de l’exécutif entre mars et la fin de l’année – mois pendant lesquels Emmanuel Macron est passé à des accents keynésiens (lui qui est le plus néolibéral des Présidents de la Vème République) remettant en cause la ligne et le système qu’ils défendaient jusqu’à présent à un discours responsabilisant les individus, culpabilisant et clivant.

On pourra lire ensuite le manifeste de la philosophe Barbara Stiegler : De la démocratie en pandémie (Éditions Gallimard, collection « tracts » ) qui offre matière à réfléchir sur la légitimité, même en situation d’épidémie, d’une politique autoritaire, qui fait appel à la répression pour se faire obéir, infantilisante et intrusive jusque dans la vie privée. Le genre de texte publié par la collection « tracts » peut laisser sur sa faim et parfois manquer de sources – mais on pourra alors se reporter sur des ouvrages plus conséquents de Stiegler.

Ces deux textes rappellent également, si besoin était, qu’un des problèmes majeurs que la COVID a soulevés, est le manque de moyens criant des hôpitaux, qui font l’objet depuis de nombreuses années (bien avant Emmanuel Macron, qui n’a rien fait pour endiguer le processus, au contraire) d’injonctions à rationaliser leurs dépenses, couper dans les budgets, fermer des lits, tout cela au nom de la sainte loi de réduction de la dette publique pour respecter les engagements pris auprès de l’Union Européenne. Des hôpitaux exsangues, donc, qui doivent encore affronter une nouvelle vague du virus, alors qu’au printemps 2021, 51 milliards d’euros de dividendes ont été versés aux actionnaires du CAC 40… et que le patrimoine des milliardaires français a augmenté de 25% en 2020.

Il n’est jamais inutile de le souligner.  

Deux lectures sur la violence du néolibéralisme

Deux ouvrages, lus par hasard à la suite l’un de l’autre, me paraissent très complémentaires pour comprendre la violence sociale inhérente aux théories néolibérales.

D’abord, une bande-dessinée de Benoît Collombat et Damien Cuvillier publié en mars 2021 aux éditions Futuropolis : Le choix du chômage. De Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique.

Autant ne pas le cacher, au néophyte qui n’a pas quelques bases sur les différentes théories économiques et quelques repères politiques, certaines pages pourront lui paraître obscures (mon billet sur « la petite perspective historique du capitalisme » publié dans la rubrique « à lire » pourrait aider : c’est ici). Ce qui ne l’empêchera pas de comprendre l’essentiel, à savoir comment les théories néolibérales sont devenues dominantes pour « penser » l’économie politique tant au niveau national, européen et mondial. Les auteurs retracent certaines périodes et événements clefs et les dessins de Cuvillier retranscrivent des entretiens menés auprès d’acteurs économiques et politiques, passés et présents, de premier plan ainsi que des universitaires qui réagissent à leurs propos et décryptent les réelles motivations de certaines décisions relatives à la construction européenne ou aux orientations politiques nationales. Comme l’indique le titre, on comprend ainsi que le chômage n’est pas la conséquence de facteurs externes mais bien un choix inhérent à la politique néolibérale.   

Pour enrichir encore cette thématique de la violence sociale engendrée par le néolibéralisme, on pourra compléter cette lecture par celle du livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot publié en 2013 (il n’est jamais trop tard…) aux éditions la Découverte : La violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale.

Les sociologues de la bourgeoisie livrent une analyse très forte sur, entre autres, la façon dont les citoyens ont peu à peu intériorisé les normes néolibérales et accepté la violence qu’elles engendraient ; l’impunité partielle dont jouit la délinquance des riches et l’impasse dans laquelle s’est engouffrée la gauche de François Hollande le tournant libéral de 1983 et qui a abouti à la désintégration récente du PS (cf. également mon billet sur la crise du parti socialiste dans la rubrique « à lire », ici).

Quelques autres thématiques abordées, dont les auteurs ne sont pas spécialistes, comme sur la question du rôle des médias, présentent des arguments moins solides et moins convaincants (comme dans Le Président des riches, un autre très bon ouvrage, plus ancien, sur la présidence de Nicolas Sarkozy). Il n’en reste pas moins que l’ouvrage offre un tableau réaliste de la société néolibérale au début du quinquennat de François Hollande, en s’appuyant sur des enquêtes et des observations rigoureuses, et qui reste hélas d’actualité, quoique certainement plus sombre aujourd’hui.

Sur la critique des médias…

Il existe une critique constructive qui devrait donner à réfléchir sur la défiance des citoyens envers les « grands médias d’information ». Car la cause de cette défiance n’est pas à trouver dans ce qu’on entend ou lit souvent de ceux qui ne veulent pas remettre en question le système éditorial des grands titres de presse et audiovisuels; à savoir que c’est la faute a) des journaux gratuits b) d’internet c) du désintérêt des « jeunes » pour la politique (ceci expliquant cela; cela étant la crise de la presse et, donc, de la démocratie). La distance toujours plus grande entre les publics et les médias vient peut-être davantage du fait que a) la connivence entre le champ journalistique et politique est devenu trop grossier, b) l’objectivité des journalistes s’appuyant sur des « sources » ou des « experts » bien choisis n’est plus crédible (L’a-t-elle jamais été et doit-elle l’être ? Sûrement pas, mais la ligne éditoriale doit être assumée, surtout dans les émissions audiovisuelles) et c) qu’ils ne sont plus le garant d’un vrai débat démocratique.

Les chaînes d’information en continu n’ont pas créé cette prise de conscience; peut-être ont-elles accentué un phénomène de « décalage »… quand elles pensent pourtant « accrocher » un public très ciblé au risque de délaisser un public plus large qu’elle convainc de leur propre médiocrité et de leur asservissement à une grille de lecture néolibérale sans le dire (alors que la diversité des médias devrait au contraire supposer une pluralité de points de vue).

Pour y réfléchir, le dernier numéro de Médiacritiques de l’association « Acrimed », sur le « journalisme à la chaîne », est un excellent cru (n°36, d’octobre-décembre 2020, disponible en ligne ici.)

Et pour compléter, la cinglante analyse de Samuel Gontier d’un documentaire de BFM TV sur les gilets jaunes en novembre 2009 pour Télérama (c’est ici). En quelques mots, tout est dit. Ne reste qu’une question en suspens que certains d’entre vous pourraient se poser : comment Bruce Toussaint a pu se laisser prendre par ce journalisme de pacotille ?