Au plus près de la précarité : « Le quai de Ouistreham »

Pour ceux et celles qui ont eu la chance de ne pas connaître la « galère » mais qui veulent approcher et comprendre ce que c’est de vivre le chômage, les petits boulots, la difficulté des fins de mois, l’incertitude de l’avenir, les victimes de la crise, je vous invite à lire Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas. Voilà enfin une journaliste qui va jusqu’au bout d’une enquête de terrain pour rendre compte du quotidien des « précaires ». Florence Aubenas a endossé le rôle d’une femme tout juste séparée d’un mari qui l’ « entretenait » jusqu’alors et qui cherche son autonomie sans aucune qualification, avec comme objectif de ne pas lâcher son « jeu de rôle » avant d’avoir décroché un CDI. Elle rend compte de l’univers des agences d’intérim et de l’impuissance des agences « pôle emploi »; du monde (impitoyable) dans lequel survivent les femmes de ménage qui vivent de missions à droite et à gauche [1].

Il y avait La Misère du monde, de Pierre Bourdieu; un rapport du Credoc sur la France des invisibles publié en 1996 (et d’autres encore), pour donner la parole à ceux dont on parle (parfois) dans les médias sans les connaître et sans qu’ils puissent eux-mêmes s’exprimer. Mais si la densité ou l’aridité de ces ouvrages vous rebute, au moins le livre d’Aubenas, plus romancé (même si le livre reste avant tout un témoignage) vous permettra de réaliser à quel point il n’est pas vain de parler de « laissés pour compte » et de comprendre pourquoi on peut abandonner toute espérance dans le pouvoir politique.

Peut-être que, comme moi, vous serez attristés de voir que les employés de grande surface méprisent les chômeurs et les travailleurs précaires, quand ils devraient être solidaires d’un mouvement qui dénonce des logiques implacables; celles qui font supporter l’irrationnel d’un modèle qui demande toujours plus de sacrifices pour le maintien d’une économie qui rapporte de moins en moins aux salariés et à ceux qui souhaitent travailler. Peut-être que, comme moi, votre colère sera aiguisée contre la politique du chiffre qui mine les agents de pôle emploi et le sens de leur travail, comme elle sape les services publics de l’hôpital, de l’enseignement secondaire et supérieur, de la police, etc.

Si vous n’êtes pas convaincus du lien entre la gestionnarisation par les chiffres des services publics et le néolibéralisme, si vous n’êtes pas encore persuadés de son absolue nullité en termes d’efficience, alors je vous conseille de lire Bureaucratie publié par Actes Sud en 2017 et signé du regretté David Graber (mort début septembre 2020, sans qu’on ait vu d’hommage appuyé à son œuvre… forcément, elle questionnait fortement la prétendu « raison » du modèle néolibéral!)

[1] Ceci dit, même avec un poste fixe dans les « bonnes maisons » bourgeoises, la réalité reste indigne de la difficulté de leur travail et de leur professionnalisme : cf. l’article de Mickaël Correai publié sur Médiapart le 18 août 2020, « Dans l’enfer des grands bourgeois du Nord : des femmes de ménage portugaises témoignent », ici. Elles ne sont pas mieux traitées dans les institutions politiques où on devrait s’attendre à plus d’exemplarité (mais est-ce qu’on y croit encore), cf. l’article de Libération de Rachid Laïreche, daté du mercredi 18 novembre : « Assemblée nationale : « quand on voit les fiches de paie des femmes de ménage… Ce n’est pas digne », ici.

Comment la France a participé à appauvrir l’Afrique ? Une BD à lire…

En 2011, les éditions La Découverte ont publié Le scandale des biens mal acquis, enquête sur les milliards volés de la Françafrique de Xavier Harel et Thomas Hofnung. Je suis passé complètement à côté de ce livre alors que je lisais ou entendais ici ou là (y compris par des ressortissants nationaux) que les pays africains comme le Gabon ou le Congo-Brazzaville avaient des richesses qui permettraient aux populations de vivre très correctement ; que la corruption et l’enrichissement personnel des dirigeants gangrénaient leur développement ; que de grosses entreprises françaises (notamment « Elf » à l’époque) y avaient des intérêts importants au détriment des locaux.

Le thème de l’immigration en France (et en Europe), devenu central lors des campagnes électorales et au fil des mandats successifs de nos élus, suscitait alors chez moi des questions qui étaient pourtant peu posées dans les médias mainstream :

  • Quelles sont les causes de la misère qui poussent les populations de certains de ces pays à choisir l’émigration qui les coupe de leurs racines et les met en danger ?
  • Où passe l’argent des aides au développement ? Pourquoi ces milliards ne suffisent-ils pas à offrir aux populations des conditions de vie que les européens exigent pour eux-mêmes ?
  • Pourquoi les richesses (potentiellement produites par le pétrole, bien sûr, mais aussi par d’autres ressources dont regorgent ces pays) ne contribuent-ils pas à développer des services publics sanitaires et éducatifs ?
  • Et accessoirement, quel est l’intérêt de financer, via les ONG, de grands programmes d’équipements informatiques et audiovisuels, des pays qui souffrent d’un manque de biens communs « de base », avec cette idée absurde que la technologie est une solution à la réduction des inégalités entre les pays du Nord et du Sud ?

D’autres lectures et quelques intuitions m’avaient donné des éléments de réponse à ces questions pas si naïves que ça : les intérêts économiques de la France mais aussi (et surtout ?) ceux plus privés de nos dirigeants (qui avaient ensuite le culot de proclamer que nous ne pouvions pas « accueillir toute la misère du monde ») passaient avant ceux du développement des pays africains.

L’adaptation en bande-dessinée  de l’enquête de X. Harel et T. Hofnung que viennent de publier les éditions Glénat (L’argent fou de la Françafrique. L’affaire des biens mal acquis, signé Xavier Harel et Julien Solé) est l’opportunité de vous rattraper si, comme moi, vous aviez « raté » le livre (qu’on pourra aussi dévorer quand on aura un peu plus de temps) et si, en tant que citoyens, vous êtes frustrés que le thème des migrants ne soit traité que du point de vue de notre « capacité » à les accueillir et que vous cherchez des réponses à ce qui interroge davantage, à savoir ce qui les empêche de choisir de vivre libre et en sécurité dans leur pays en temps de paix.

Pour bien commencer l’année…

Pour commencer la nouvelle année, deux liens vers des papiers qui vous aurons sûrement échappés pendant les fêtes !

D’abord cette tribune signée David Cayla, Philippe Légé, Catherine Mathieu, Christophe Ramaux et Henri Sterdyniak, membres du collectif des « économistes atterrés », intitulée « La Devise “liberté, concurrence, finance” a remplacé celle de “liberté, égalité, fraternité” » et publiée dans Libération daté du 21 décembre 2018. Il est tellement rare que ce quotidien offre à lire une approche moins néolibéralo-centrée de l’économie qu’on aurait tort de passer à côté : c’est ici. Je profite de l’occasion pour signaler un ouvrage d’un autre « économiste atterré », Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique (Éditions Fayard, 2018). Pour ceux qui voudraient approfondir la question de la dette publique évoquée dans la tribune de ses collègues, T. Porcher y développe ce point de façon claire et argumentée. C’est l’occasion de rappeler que « le capitalisme se définit par ce que l’on en fait » (cf. mon billet dans la rubrique « à lire », ici)

Un peu plus vieux mais toujours d’actualité, l’appel lancé par l’Association Critique Médias (ACRIMED) méritait d’être relayé : « Face au mépris des médias dominants, à leur traitement délétère des mouvements sociaux : mobilisons-nous ! » . Les analyses précises et pertinentes que ses membres proposent sur le traitement médiatique des sujets et des débats sociaux, politiques et économiques en France en font un acteur démocratique indispensable qu’il faut valoriser. Pour ceux qui ne connaissent pas encore leur site (et leur journal), voilà une très bonne façon de commencer la nouvelle année !

Gilets jaunes : fausse surprise et vraie histoire…

Pour ce premier papier, c’est l’envie de faire partager deux articles sur les gilets qui a primé.

Le premier, au titre qui m’a enchanté : « La colère des gilets ? Tout sauf une surprise », a été écrit par Olivier Pascal-Mousselard et publié le 6 décembre sur le site de Télérama. Petit extrait qui sonne comme une claque pour tous ceux qui multiplient les commentaires creux sur les plateaux de télévisions et les studios de radio (ou à coups d’édito): « la révolte qui éclate aujourd’hui ne devrait pas nous étonner, encore moins nous laisser démunis : voilà des années, déjà, que des essais à la fois profonds et percutants nous préviennent du malaise grandissant et de la colère qui gronde ». Pour découvrir quelques-uns de ces essais et leurs auteurs (à travers notamment une mini-anthologie d’entretiens réalisés avec eux), c’est ici.

Le deuxième est signé Gérard Noiriel, historien et auteur d’Une histoire populaire de la France (aux Editions Agone) et publié dans le Siné mensuel de ce mois-ci sous le titre« Gilets jaunes. De nouvelles figures dans l’histoire populaire ». Voici un amuse-gueules : « Les grandes luttes sociales perturbent toujours les élites parce que le peuple ne se mobilise jamais quand on l’attendait, et il invente des formes d’action auxquelles les génies issus de nos grandes écoles n’avaient jamais songé […] pour ceux d’en haut le peuple a toujours tort de se révolter car ce n’est jamais le bon moment et les revendications ne sont jamais légitimes ». Et si vous ne connaissiez pas Siné mensuel, c’est l’occasion de vous inviter à découvrir ce canard provocant, percutant et vraiment indépendant.