La légitimité du néolibéralisme : une (petite) perspective historique

Dans ce billet (un peu long), on essaiera de voir comment le paradigme néolibéral a orienté les systèmes capitalistes vers toujours plus de libertés pour les marchés et beaucoup moins de possibilités d’intervenir sur ses dysfonctionnements.

Revenons d’abord sur la construction de la légitimité de l’économie de marché comme fondement du capitalisme. Cette légitimité n’allait pas de soi et le capitalisme a dû faire face à des crises successives qui remettaient en question la légitimité des règles économiques que ce système sous-tendait. Pour faire court, c’est au XVIII° siècle qu’a été théorisée pour la première fois l’idée d’un libéralisme économique fondé sur l’économie de marché par Adam Smith en même temps que les philosophes des Lumières défendaient l’idée d’un libéralisme politique et sociétal*. Dans les sociétés dites « précapitalistes » (avant la fin du XIXème siècle et la révolution industrielle), dominait l’idée que l’activité économique devait être « encastrée » dans la société, c’est-à-dire qu’elle était inséparable de l’organisation sociale (la religion, la coutume, le droit) et que la répartition des revenus était elle inséparable de l’organisation sociale et non pas fonction des seuls intérêts particuliers [1]. Avec Adam Smith le capitalisme est repensé selon la théorie de la « main invisible » : la recherche de l’intérêt privé permet d’autoréguler le marché de façon autonome et cette autorégulation suffit à organiser la société – c’est l’idée d’une hégémonie de l’économie sur le social et son autonomisation par rapport au reste du corps social. Cette théorie a pour postulat que les hommes sont égoïstes par nature mais qu’en visant leurs intérêts privés, ils allaient naturellement créer de la richesse dont tout le monde pourra profiter [2] : l’économie de marché s’accompagnerait ainsi du progrès social tant voulu par les Lumières (c’est sur ce point, entre autres, que certains intellectuels libertaires ou d’extrême-gauche critiquent aujourd’hui les Lumières).

La Grande dépression du dernier quart du XIXème siècle a occasionné une défiance vis-à-vis de ce postulat, défiance renforcée au début du XX° siècle par le krach de Wall Street de 1929. De nombreux théoriciens économiques américains (d’un pays pourtant perçu comme le plus attaché à la non-intervention de l’État dans le champ économique) ont défendu l’idée d’une plus grande une régulation par le pouvoir politique de l’économie et la nécessité que les dirigeants prennent en compte des impératifs moraux et la recherche du bien commun avant celle des intérêts des actionnaires. Nous sommes alors dans la période du « deuxième âge du capitalisme », marqué par exemple par la politique interventionniste du « New Deal » du président américain Franklin Delano Roosevelt et la doctrine keynésienne favorable à un interventionnisme politique et à un État-Providence fort par opposition au « laisser faire ». Cette légitimité d’une forte intervention de l’État dans l’économie a duré grosso modo jusqu’aux années 70 pendant lesquelles il y eut un retour en force des premières idées libérales en matière d’économie (les théories « néolibérales »).

Ces théories néolibérales viennent d’abord d’économistes de l’université de Fribourg et du cercle de l’américain Walter Lippmann (années 1930) mais surtout de « La société du Mont-Pèlerin » fondée en 1947 dont les figures les plus marquantes sont Hayek et Friedman, et de l’école de Chicago (années 1960) à laquelle Friedman est également rattaché. Les théories « néo-libérales » reviennent à un fondement du capitalisme détaché de toute contrainte politique ou sociétale et vont encore plus loin dans la nécessité d’autonomiser l’économie des préoccupa-tions sociales : aucun service ne doit échapper à la libre concurrence ; seuls le contrat et le droit privé doivent régir les relations sociales ; la performance financière est l’unique critère qui doit orienter les choix – l’État étant alors relégué à ses seuls fonctions régaliennes (armée, justice) et à son rôle d’organisateur pour renforcer les mécanismes du marché (et non les limiter).

Cette approche économique a été très largement mise en pratique dans les sociétés dites « occidentales » sous l’impulsion de Margaret Tchatcher en Angleterre et de Ronald Reagan aux États-Unis, dans les années 1980, jusqu’à devenir aujourd’hui le paradigme dominant dans le champ politique et la discipline économique [3].

Enfin, soulignons que ce paradigme n’exclut pas cependant la prise en compte des attentes et des tendances de la société. Milton Friedman préconisait même de s’y intéresser, quitte à être insincère, pour ne pas perdre de clients, sans jamais perdre de vue que l’objectif premier et indiscutable de l’entreprise était ses actionnaires : il s’agit, dans le jargon managérial des « business case ». Cela a donné lieu plus tard à une conception utilitariste de la responsabilité sociale d’entreprise (RSE) et à la théorie floue et ambigüe des « parties prenantes », qui consiste à prendre en considération des valeurs sociétales et les attentes des publics dès lors que cela permettrait à l’entreprise de conserver ou d’améliorer ses parts de marché et d’améliorer ainsi sa performance économique (non pas au nom d’une « morale », donc, mais bien au nom des intérêts des investisseurs).

[1] Sur ce point et les suivants, cf. Capron et Quairel-Lanoizelée (2015), notamment les chapitres 1 à 3, mais également la bande-dessinée de Pierre Zaoui et Romain Dutreix, Le libéralisme, publié par « La petite bédéthèque des savoirs » ou encore Economix , de Dan E. Bour et Michael Goodwin, aux Éditions « Les Arènes BD ».

[2] C’est la « théorie du ruissellement » défendue par Emmanuel Macron et qui date, donc, du siècle des Lumières.

[3] Il est significatif que les chercheurs en économie prônant une autre approche soient qualifiés d’« hétérodoxes ».  A noter également que la politique économique suivie par le Président Emmanuel Macron représente à bien des égards l’aboutissement de l’application de ce paradigme en France.