Après la dissolution de l’Assemblée Nationale et l’échec du parti présidentiel lors des législatives anticipées de 2024, une question pouvait se poser entre amis, entre collègues ou entre membres de la famille : comment l’orgueilleux président jupitérien a-t-il vécu ce revers ? Mais en fait, E. Macron n’a absolument pas échoué. Même à considérer qu’il se présentait comme le seul rempart possible contre l’extrême-droite, sa priorité était avant tout de réussir là où les anciens présidents de la Vème République ont échoué, en levant le plus possible de barrières pour faire avancer la « cause » néolibérale en France. A cet égard, on pourra lire d’ailleurs l’éclairant article de Michel C. Berhent publié le 29 juin 2022 sur le site « La vie des idées » : « Pourquoi la France n’est pas (tout à fait) néolibérale » (c’est ici) . Depuis, et c’est là son principal succès, E. Macron a fait fi de l’opinion et des dernières pudeurs françaises en assumant, parfois même grossièrement, une politique néolibérale qui n’est pas sans rappeler celle que M. Thatcher a imposée au Royaume-Uni.
Le sociologue Marc Joly, dans l’émission « A l’air libre » de Mediapart du 13 décembre 2024, a très bien résumé le projet du président : Le problème, c’est qu’il n’y a pas de solution face à quelqu’un comme ça. Il y a deux choses que je voudrais rappeler très rapidement. D’abord, pour quoi il est à l’Elysée, Macron, depuis 2017 ? Il est à l’Elysée parce qu’il a été porté par les grands intérêts économiques, financiers, bancaires, pour sortir [la gauche] du jeu démocratique. La vraie gauche sociale-écologique, féministe, hostile au néolibéralisme et au capitalisme financiarisé. C’est sa fonction objective. Sa fonction objective est d’empêcher la gauche de gouverner. Et là, ça a été d’empêcher le NFP [Nouveau front populaire] de gouverner [après les législatives de 2024]. Et le NFP d’avoir une sorte de possibilité de manœuvrer au sein de l’Assemblée Nationale. Parce que là, on est en train de se dire « mais pourquoi il ne nomme pas quelqu’un du NFP [comme Premier ministre] ? ». Il ne nomme pas quelqu’un du NFP parce qu’il se dit qu’il risque de perdre la main. Parce qu’un gouvernement NFP habile peut jouer sur les contradictions, par exemple du RN, pour retirer la réforme des retraites. [Parce qu’un gouvernement NFP] peut essayer de séduire le centre mou, le centre gauche qui, quand même, se rend compte que la politique de l’offre atteint ses limites et qu’il faudrait revenir dessus. Donc vous voyez, ça ouvrirait un champ de manœuvre et il ne veut absolument pas que ça ouvre ».
Il ne fait aucun doute que le mépris des résultats du vote de ces élections anticipées aura marqué un tournant, en accentuant la défiance des citoyens vis-à-vis des pouvoirs publics et la crise démocratique; en affaiblissant encore plus la légitimité du néolibéralisme dont ne veulent pas les Français.e.s. De fait, E. Macron n’a pas su combattre la montée du RN mais il a au contraire décuplé sa force. Mais était-ce réellement son combat ? L’analyse brillante de Marc Joly nous fait comprendre que non, évidemment. D’ailleurs, le RN ne gêne pas les néolibéraux : l’idéologie du MEDEF, par exemple, est plus compatible avec l’extrême-droite qu’avec le programme du NFP; ils s’en sont à peine cachés !
Dans le numéro de Siné Mensuel de février 2025, Anne Crignon rend un bref hommage au psychiatre Paul-Claude Récamier, qui a théorisé le concept de « perversion narcissique ». Elle le cite : « C’est le succès qui enivre le narcissique pervers; c’est la réussite qui lui donne des ailes et lui ôte toute retenue. Commence alors un formidable processus d’accélération. Le moi se met à flamber » […] La folie narcissique atteint son comble; deux mots suffiront à le définir : une mégalomanie maligne. Rien ne semble arrêter le triomphe narcissique, l’élévation domine tout : le sujet se sent irrésistible, il vit dans l triomphe et le défi. Il défierait le monde entier ».
E. Macron n’a plus de majorité, son parti est moribond, sa popularité est en berne. Mais que l’on ne s’y trompe pas : il a réussi son défi malgré tout.
PS : l’article d’Anne Crignon m’a permis de citer une dernière fois Siné Mensuel qui, hélas, arrêtera de paraître après son numéro de mars 2025…